Ingénieur et entrepreneur dans le domaine des technologies, il a passé près de quinze ans dans la Silicon Valley, au sein de plusieurs grandes entreprises technologiques américaines. De retour en Afrique, il s’est engagé dans le développement de solutions technologiques adaptées aux réalités du continent. Il est notamment le concepteur de Yamify, un cloud souverain africain pensé pour répondre aux besoins liés à l’intelligence artificielle et au traitement des données. Parallèlement, il travaille à la formation de nouveaux talents africains dans les métiers du numérique.
- Vous avez travaillé quinze ans au cœur de la Silicon Valley, notamment sur des infrastructures utilisées par des millions de personnes. Qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur ce qui manque aujourd’hui à l’Afrique pour maîtriser sa propre infrastructure numérique ?
Luc :Merci de m’avoir invité .Ce que je trouve très excitant de mon expérience à la Silicone Valley c’est d’être créateur des solutions locales .Cela peut paraitre étrange .Mais quand on était là-bas, on apprenait à créer nos propres outils .Mais une fois ici en Afrique , on utilisait plutôt les outils des autres .J’ai trouvé que c’était pas cohérent et donc nous avons décidé d’essayer ce que nous avons appris là-bas avec les moyens du bord .C’est pas un message nationaliste que j’essaie de véhiculer mais c’est une démarche qui nous permet de mieux contrôler nos coûts , nos marges .Si vous utilisez les outils des autres ce sont eux quui contrôlent .Et c’est ce que j’ai remarqué à Los Angeles , c’est que les petites start up utilisent les technologies des autres comme ici , tandis que les grandes structures créées leurs technologies .
- Avec Yamify, vous défendez l’idée d’un cloud africain capable de fonctionner malgré les coupures d’électricité et les réseaux instables. Concrètement, qu’est-ce qui distingue votre approche d’un cloud classique proposé par les grands groupes internationaux ?
Luc :Yamify est une start up que j’ai crée dans la silicone Valley ,et le but était de l’opérer en Afrique dans les pays avec lesquels on a des contrats .L’idée était de faire du Cloud qui fonctionne avec des réalités Africaines .Nos réalités Africaines sont les coupures de courant .Un Cloud quand il a été crée en 2006 ou 2007 par Amazon, il a été crée pour être résilient pour faire face aux problèmes chroniques de fiabilité .Par essence, il fonctionne mieux dans des conditions chaotiques .
Je me suis doc dit qu’en Afrique vu qu’il y a souvent des problèmes d’infrastructures les cloud qui y sont utilisés ne sont pas adaptés aux réalités Africaines , ils ne sont pas adaptés pour l’IA.Et du coup on a mis les deux .Il nous faut un Cloud en Afrique , adapté à nos réalités et qui soit adapté à l’usage de l’IA. Et c’est ce que nous faisons chez Yamify
- On taxe souvent l’IA d’être une menace pour l’emploi de nombreuses personnes. Mais vous y voyez des opportunités pour de nombreux jeunes pourquoi ?
Luc : En réalité, nous devons plutôt parler de déplacement ou de réinvention de l’emploi.
Prenons un exemple : une entreprise qui n’est pas spécialisée dans la technologie emploie 50 informaticiens. Avec l’arrivée de nouvelles technologies, elle peut devenir plus performante et constater qu’elle n’a plus besoin du même nombre de salariés à ces postes.
Mais ces emplois ne disparaissent pas forcément. Ils peuvent être déplacés vers les entreprises qui développent et déploient ces nouvelles technologies.
Imaginons que Yamify s’installe au Congo et signe un contrat avec cette entreprise. Elle déploie une nouvelle technologie et constate qu’à chaque déploiement, l’intervention humaine reste indispensable.
Les 50 informaticiens dont l’entreprise n’a plus besoin peuvent alors être recrutés par Yamify.
C’est ce phénomène qu’on observe chez les grandes entreprises technologiques comme Google ou Microsoft : elles créent et concentrent des milliers, voire des centaines de milliers d’emplois autour de leurs technologies.
Si vous comparez Microsoft à l’une des plus grandes entreprises africaines, l’écart en matière d’effectifs est considérable.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir combien d’emplois l’intelligence artificielle va supprimer, mais aussi de comprendre combien d’emplois elle va déplacer, transformer et créer.
- Vous parlez de souveraineté numérique. Mais est-ce que le simple fait d’héberger les données en Afrique suffit réellement à rendre un État ou une entreprise souveraine ?
Luc : Aujourd’hui la souveraineté est cruciale dans la géopolitique. Et la Chine l’a bien comprise. Prenons l’exemple du Cacao que vous produisez en Côte d’ivoire .La transformation du Cacao se fait par exemple en Suisse , et ça devient du Chocolat .Vous avez donc la production des données .Et les données en Afrique ça peut être la voix , les textes, les images, produite en Afrique .Mais la transformation se fait à l’étranger et vous n’avez pas le contrôle .Si aujourd’hui vous décidez d’arrêter un processus de production, vous ne pouvez pas tant que eux ne l’ont pas décidé . Vous n’êtes pas souverain.
- Vous avez également créé Okalobe School pour former des talents africains. À votre avis, quelle compétence faut-il aujourd’hui transmettre en priorité à la jeunesse africaine pour qu’elle ne soit pas seulement utilisatrice de l’IA, mais qu’elle puisse demain construire ses propres solutions ?
Luc : Il y a quelques années j’avais crée OKALOBE SCHOOL , l’idée était de former énormément de Congolais et d’Africains à des métiers comme le Cloud, la cyber sécurité , et l’IA .Mais on s’est rendu compte qu’on ne formait pas assez vite .L’univers technologique évoluant à un rythme effréné, le type de connaissance et de formation que je recommande aux parents aujourd’hui, c’est d’utiliser l’IA comme un assistant , dans n’importe quel métier.
Etant donné que l’IA est en train de changer les métiers, on ne connait pas l’avenir donc il faut continuer d’apprendre les métiers d’aujourd’hui, et juste l’augmenter avec l’intelligence artificielle pour que la transition se fasse naturellement.
- L’IA nécessite des données, mais aussi énormément de puissance informatique, d’électricité et de connectivité. L’Afrique peut-elle réellement construire une industrie de l’IA sans résoudre d’abord ces problèmes d’infrastructures ?
Luc : L’idée que j’ai toujours proposé c’est de créer une industrie de l’IA . Le premier client de cette industrie c’est l’Etat .L’Etat va agrégé les demandes de l’IA et du Cloud puisque le Cloud et l’IA vont ensemble .Imaginez que tous les ministères ont un marché commun de besoin en IA qui s’évalue à 650 millions de dollars comme au Nigéria. Un chiffre que tous les ministères se partagent pour les 2 ou 3 ans qui viennent. Vous êtes un privé, au Congo en France, vous avez ce chiffre vous contactez l’Etat pour signer un contrat et avec ce contrat vous levez des fonds auprès des bailleurs.
Propos recueillis par Ame César SEHOSSOLO

