Sac à main, chapeau, colliers et accessoires en perles, parfois associés au bois sculpté : Julia Nzila transforme des matières locales en créations originales. Artiste pluridisciplinaire, artisane et autodidacte, la promotrice de la marque Lyam Création expose actuellement ses œuvres au Musée Cercle Africain de Pointe-Noire, où elle organise également, chaque année, des ateliers vacances consacrés à l’apprentissage du perlage auprès des jeunes. À travers son travail, elle défend un artisanat congolais ouvert à la créativité et à l’innovation, tout en cherchant à valoriser les savoir-faire et les richesses locales.
- ASOS : Julia Nzila, vous êtes artiste pluridisciplinaire, artisane et autodidacte. Parlez nous de ces œuvres que vous exposez aujourd’hui du bois associé aux perles ?
Julia : Je travaille principalement autour du perlage, mais j’aime aussi explorer d’autres matières et d’autres techniques pour donner une dimension particulière à mes créations.
Par exemple, ce sac est réalisé avec la technique du perlage, mais j’y ai également intégré de la sculpture sur bois. L’idée était de ne pas simplement créer un accessoire de mode, mais de faire dialoguer plusieurs savoir-faire. Le bois permet notamment de mettre en valeur ce que nous avons comme richesse et comme savoir-faire au Congo. À travers mes créations, j’essaie donc de montrer qu’on peut partir de matières et de techniques que nous avons localement pour créer des objets modernes, originaux et surtout valoriser notre identité.
- Quand on regarde vos créations — sacs, chapeaux, colliers et autres accessoires — on découvre un travail très minutieux. Qu’est-ce qui vous attire dans le perlage et qu’est-ce qui en fait, selon vous, un véritable art ?
Julia : Le perlage est une technique qui existe depuis longtemps dans les métiers artisanaux. On retrouve notamment des pratiques liées au tissage, et aujourd’hui le perlage peut être considéré comme une forme de tissage à part entière, puisque nous travaillons les fils et les perles pour leur donner une forme et créer un objet.
Avec cette technique, les possibilités sont très nombreuses. On peut réaliser des bijoux, des sacs, des accessoires de mode, des objets décoratifs et même des pièces artistiques beaucoup plus complexes.
Pour moi, le perlage, c’est véritablement l’art de tisser avec des perles. Cela demande beaucoup de patience, de précision et de créativité. Chaque pièce est réalisée progressivement, et derrière un objet qui peut paraître simple au premier regard, il y a beaucoup de temps de travail et de savoir-faire.
- ASOS : Dans certaines de vos créations, vous associez les perles au bois sculpté. Pourquoi avoir choisi de faire dialoguer ces deux matières ?
Julia : L’idée d’intégrer le bois est née de cette volonté de mettre davantage en valeur nos richesses et nos savoir-faire locaux. On voit aujourd’hui beaucoup de créations qui utilisent du verre acrylique ou d’autres matériaux modernes. Mais je me suis demandé pourquoi ne pas utiliser davantage ce que nous avons chez nous.
Le bois est une matière qui fait partie de notre environnement et nous avons au Congo des personnes qui maîtrisent parfaitement le travail du bois, notamment les sculpteurs. J’ai donc voulu m’appuyer sur ce savoir-faire pour apporter une autre dimension à mes créations.
J’ai travaillé avec des sculpteurs, puis j’ai apporté ma propre touche à travers le perlage. C’est donc une collaboration entre plusieurs savoir-faire. Pour moi, c’est aussi une manière de montrer que nos artisans peuvent travailler ensemble et créer des produits qui correspondent aux tendances actuelles tout en gardant une identité locale.
4.ASOS : Comment le public réagit-il face à ces créations qui mêlent perlage, sculpture et accessoires de mode ? Sentez-vous que les mentalités évoluent sur ce que peut être l’artisanat ?
Julia : Le public a plutôt bien accueilli ces créations, justement parce que ce sont des choses que les gens n’ont pas forcément l’habitude de voir. Lorsqu’une personne découvre une pièce qui associe le perlage, la sculpture et la mode, cela suscite naturellement de la curiosité et peut même donner de nouvelles idées.
Je pense que c’est justement là que l’innovation doit intervenir dans l’artisanat. Il existe encore cette idée selon laquelle l’artisanat doit forcément rester attaché à quelque chose d’ancien, d’ancestral ou de traditionnel. Bien sûr, nous devons préserver nos savoir-faire, mais les préserver ne signifie pas les figer.
L’art doit continuer à évoluer. Et qui dit création dit forcément créativité, expérimentation et innovation. Nous devons donc être capables de partir de nos traditions pour créer des produits nouveaux, modernes et adaptés au marché actuel.
5.ASOS: Vous bénéficiez du soutien du Musée Cercle Africain, notamment à travers ces ateliers et vos expositions, mais vous estimez que l’accompagnement institutionnel reste insuffisant. De quoi les artisans et artistes comme vous auraient-ils concrètement besoin pour mieux développer leurs activités ?
Julia : Je dirais que le soutien existe, mais pas encore au niveau où nous souhaiterions le voir. J’ai notamment la chance d’avoir le soutien du Musée Cercle Africain, qui me permet d’exposer mes créations et d’organiser des ateliers vacances avec les jeunes.
Pour moi, ces ateliers sont très importants parce qu’ils permettent de transmettre le savoir-faire du perlage, mais ils me permettent aussi de continuer à apprendre et à nourrir ma propre créativité. Lorsque je transmets, je découvre également de nouvelles idées à travers les jeunes.
En revanche, concernant les autres institutions, je pense qu’il y a encore beaucoup à faire. Il existe parfois des expositions ou quelques initiatives, mais cela reste insuffisant pour permettre aux artisans de véritablement développer leurs activités. Il faut souvent aller chercher soi-même l’information pour connaître les opportunités disponibles.
Il faudrait davantage d’accompagnement, de formation, de visibilité, mais aussi faciliter l’accès aux financements et aux marchés. Parce que l’artisanat peut devenir une véritable activité économique s’il est mieux structuré et accompagné.
6.ASOS : Vous organisez également des ateliers vacances au Musée Cercle Africain pour initier les jeunes au perlage. Pourquoi est-il important pour vous de transmettre ce savoir-faire aux nouvelles générations ?
Julia : Pour moi, il est essentiel de transmettre ce savoir-faire aux nouvelles générations parce que le perlage fait partie de notre patrimoine artisanal et qu’il ne faudrait pas que certaines techniques disparaissent avec le temps. Mais transmettre, ce n’est pas seulement apprendre aux jeunes à enfiler des perles ou à réaliser un objet. C’est aussi leur montrer qu’un savoir-faire traditionnel peut devenir une véritable source de créativité, d’expression et même d’opportunités professionnelles.
À travers ces ateliers, je veux leur donner le goût de créer avec leurs mains, de développer leur patience et leur imagination, mais surtout de leur faire comprendre qu’ils peuvent partir de ce que nous avons localement pour créer quelque chose de moderne et de valorisable. Et puis, la transmission fonctionne dans les deux sens : en travaillant avec les jeunes, je découvre aussi leurs idées, leur regard et leur façon de créer. Cela nourrit ma propre créativité. Pour moi, c’est donc une manière de préserver notre savoir-faire tout en le faisant évoluer.
- ASOS : Faut-il forcément partir à l’étranger pour réussir ?
Julia : Je pense que voyager, migrer ou aller se former ailleurs peut être une très bonne chose. Cela permet de découvrir d’autres techniques, d’autres méthodes de travail, d’autres marchés et surtout d’acquérir de nouvelles connaissances. Et cela peut aussi permettre de faire connaître ce que nous avons ici au Congo.
Mais je pense qu’il faut avoir une vision derrière cette mobilité. Il ne s’agit pas forcément de partir pour tout abandonner. Le Congo dispose encore d’un potentiel énorme en matière d’entrepreneuriat, de création et d’innovation. Il y a beaucoup de choses à construire.
Donc, si une opportunité se présente à l’étranger, pourquoi pas ? Il faut la saisir, apprendre et acquérir de l’expérience. Mais l’idéal serait de pouvoir utiliser ensuite ces connaissances pour contribuer au développement de notre pays.
Partir peut permettre d’apprendre, mais revenir avec des compétences, des idées et des projets peut permettre de faire avancer les choses ici. C’est cette dynamique que j’aimerais voir davantage chez les jeunes : ne pas avoir peur de partir, mais ne pas oublier non plus ce qu’on peut construire chez soi.
Propos recueillis par Ame César






